SAAQclic : L'invention d'une « pilule » pour une maladie invisible
- Bernard Brault
- 2 mars
- 3 min de lecture

Entre 1992 et 1995, alors que nous tentions d'établir les Principes de Saine Gestion Généralement Reconnus (PSGGR) comme fondement d'une nouvelle profession de gestionnaire, un journaliste écrivait : « L'Ordre a inventé une pilule pour une maladie qui n'existait pas ».
Ma réponse à l'époque était sans équivoque : la maladie existe, mais personne ne veut la voir. Cette maladie, c'est l'absence de balises éthiques dans l'exercice du pouvoir — un mal invisible que la déontologie seule ne parvient toujours pas à contenir.
1989-2009 : L'ascension et le sabotage de la rigueur
Le modèle de Saine Gestion n'était pas un dogme, mais une structure de responsabilité absolue. En intégrant le PODCC (Planification, Organisation, Direction, Coordination, Contrôle) et en le croisant avec nos six principes (Transparence, Continuité, Efficience, Équilibre, Équité, Abnégation), nous offrions une matrice de décision sans zone grise.
Cependant, cette rigueur dérangeait. En 2009, sous l'influence de directions percevant la Saine Gestion comme un frein au « dynamisme », on a tenté de faire croire que la Transparence et l'Abnégation étaient des obstacles à la performance. On a sciemment voulu laisser la place aux « prédateurs » organisationnels, jugés nécessaires pour bousculer les structures, au mépris de l'équilibre des parties prenantes.
2012 : Le mirage de l'Agilité et la trahison institutionnelle
L'année 2012 marque une rupture tragique. Sous le gouvernement de l'époque, le concept d'Agilité est devenu le nouveau mantra. Présentée comme une solution de modernité, l'Agilité a surtout servi de paravent pour évacuer les mécanismes de contrôle jugés trop « lourds » par ceux qui préféraient l'ombre à la lumière.
Ce virage a entraîné un abandon systémique des garde-fous :
La démission de l'OAAQ : Dans la foulée de la Commission Charbonneau — où nous avions pourtant déposé un dossier accablant resté dans l'ombre — l'Ordre a retiré l'obligation de Saine Gestion de son code de déontologie.
L'effondrement à la SAAQ : La Société de l'assurance automobile du Québec, autrefois modèle d'adoption de la Saine Gestion, a emboîté le pas en abandonnant le modèle au profit d'une agilité sans balises. Les dérives administratives qui ont suivi, culminant avec le fiasco SAAQclic, sont la démonstration directe de ce vide managérial.
L'Homéostasie : Résoudre les paradoxes par l'équilibre
Le reproche souvent fait à la Saine Gestion était son apparente rigidité. Or, elle repose sur l'Homéostasie : aucun principe n'a de primauté absolue sur l'autre ; ils doivent coexister en équilibre.
Par exemple, si l'obligation de transparence du mandataire envers son mandant est absolue (axe vertical), elle devient conditionnelle envers les tiers (axe horizontal) afin de ne pas causer de préjudice au patrimoine confié. C'est l'Abnégation qui justifie alors cette limite. La résolution ne consiste pas à choisir un principe, mais à les appliquer tous ensemble avec discernement.
L'aboutissement : Une conscience restaurée
C'est dans ce vide déontologique laissé par les institutions qu'il est devenu impératif de redonner au gestionnaire les moyens de sa souveraineté. Puisque les structures humaines ont abdiqué, c'est par la technologie que nous réintroduisons aujourd'hui l'homéostasie là où elle a été effacée.
Le retrait de la Saine Gestion au profit d'une « agilité » débridée a été la porte ouverte aux crises de gouvernance. En tant que Fellow, je considère que la rigueur n'est pas une contrainte, mais la condition même de la liberté du gestionnaire.
Bernard Brault, F.Adm.A., FCMC



